01/05/2013

Il fallait que je vous raconte ...

                   Chère San,

         Il faut que je te raconte, ce que nous avons vécu sans toi, car ce fut réellement regrettable que tu ne sois pas des nôtres hier soir, et c'est là un moyen de partager après coup, le fantôme du moment passé, afin que tu y prennes part d'une certaine manière.
          Comme tu le sais, Marine est sur Mulhouse en ce moment. Lundi soir, elle vint à l'appartement, pour nous voir, et partager un moment ensemble, autour d'une petite bouteille. Ce soir là, je travaillais (j'assurais la garde hebdomadaire des petits monstres que tu as déjà rencontré), et je rentrai un peu tard, fatiguée, mais déterminée à me mettre une "race" comme on dit du côté de Mulhouse - Capitale du crime, c'est bien connu. J'achetai donc une bouteille de Muscador (à l'ancienne), et une autre de Leffe Ruby, bière aromatisée aux fruits rouges, dans l'espoir que Charline puisse y goûter, elle qui a horreur de ce breuvage d'ordinaire. J'arrivai à la maison. Dans la cuisine, Eric, Marine et Charline, bla-blatant école et stress, copains et amour, Eric muet mais pas sourd, un peu de bière encore sous la langue. Sur la table, une bouteille de vin, encore, il n'y en a jamais trop.
           Je m'assis donc en leur compagnie. Nous discutons. Comme ça. Charline n'a pas vraiment le moral. Elle essaye mais ne peut nous feindre : nous savons bien reconnaître son engouement factice. Nous commençons à boire, j'annonce que ce soir, je me mets "bien". Nous continuons d'aménager le silence le cul écrasé sous notre corps mou. J'y songe, je propose : "Si nous allions à l'Ile ?" Silence. Nous nous regardons. Partagées entre la tentation et la non-motivation aiguë. Oui. Peut-être. Pourquoi pas. Hoho. Mais nous conservons notre conversation tranquille. Le temps passe, l'ambiance porte une mélancolie palpable. "Bon, on va à L'Ile. On y va. Vraiment. Maintenant." Les autres avaient surement ressenti en elles le même agacement dont je fus prise. La parole toujours, l'action jamais. Il était temps de vivre, Marine présente, une expérience avec elle, pour ne pas simplement devenir au fil du temps, des "vieilles amies" loin des yeux et loin de cœur.
            Mais avant, il nous fallait nous échauffer : je branche la musique (celle ci-dessous convenait parfaitement), quelques spots de lumière pseudo-psyché rotatives aux couleurs primaires, nous ouvrons le muscador et ce fut parti. Le volume au maximum, les enceintes qui craquent, nous commençons alors à nous démembrer sur les cris de Rebeka Warrior. Deux chansons plus tard, dans la rage et la fureur qui nous emportait, nous jetions au loin pulls XXL, T-shirt mouillés , soutien-gorges qui grattent, et nous voilà ondulantes et transpirantes dans l'obscurité enivrante. Eric reste dans la cuisine : il ne sait pas où se mettre. Pudique enfant frustré, il passe en se cachant les yeux avec une main tendue. Nous nous étalons de la peinture sur les seins, des peintures de guerre, car c'est à la bataille que nous allons ce soir. Nous rions, nous dansons, nous crions, nous rions... J'ai du Muscador dans la bouche. Marine face à moi. J'expulse le liquide en une fine pluie sur son visage : la voilà baptisée. Elle me rend la pareille. J'accepte. Pour Charline, nous décidons de nous unir : nous l'attendons à la porte, et dès lors qu'elle la franchit : pffffrrsht ! Elle râla. Nous dansions, dansions, dansions, nous glissions dans le muscador, glissions parfois, je tombai et Marine me tombai dessus et Charline nous tombai dessus. En dessous de ma tête, un objet très pointu que j'évitai de justesse - le pied de bronze d'un miroir brisé, j'en tâtai la pointe, sous le choc, mais pas trop : je me relevai et me remise à danser follement. - ce soir, peut-être Dieu m'aimait-il ? Eric avait fermé la porte de sa chambre à clé : celui qui s’adonne quotidiennement au sacre de l'empirisme fondamental aurait-il peur de nous, les sorcières déchaînées. Il va de soi pourtant que l'atmosphère était plus libertaire que lubrique vraiment, et qu'il ne courait aucun danger, sinon d'en prendre plein les yeux, lui, invité de ce moment unique. Nous voulions lui faire partager notre feu, lui qui n'avait de ses yeux jamais vu l'Ile dans ses plus beaux-jours. Mais il persistait dans son refus gêné. Tant pis. Je fermai l'ordi, attrapai le vin, le fond d'absinthe, mes clés, et nous voilà parties pour un autre monde, encore inconnu cela : nous n'avions jamais connu l'Ile de nuit. Nous arrivâmes : il avait plus et la pente était extrêmement glissante. Le pont cassé était presque immergé, nous n'avions qu'une petite parcelle pour prendre place, mais nous étions d'autant plus proche de l'eau. Le boucan de la cascade nous enivrais déjà. Savourant quelque peu l'instant, nous fumions et buvions l'absinthe, et j'eus une pensée à ces poètes du passé fou de la fée et de ses ravages. Nous pensions à toi, San, nous pensions que nous te voulions à nos côtés, que tu aurais du vivre cela, fumer cette clope avec nous, alors, à toi, nous levâmes la cigarette, et nous la jetions à l'Ile : elle te l'apportera bientôt. Je jetai mon poisson pendentif : lui aussi t'arrivera peut-être. J'enlevai mon pantalon : ce soir était le soir où nous nous baignerons. Je plongeai les deux pieds, et les ressortis aussitôt : température, dix degrés, ressentie moins vingt. Je plongeai alors mon visage entier et mes cheveux dans l'Ile. Baptême, encore. Et nous voilà seins nus encore, baigneuses hurlantes et saoules, ma langue dans sa bouche et ses mains sur sa nuque, sur mon ventre sur la pierre. Amalgame charnel amoureux et platonique, douloureux dans la nuit fraîche, la bouteille de vin achevée déjà. Et puis cet opinel nous tomba sous la main : bonheur/malheur à nous ! Tu imagines la suite. Nous rentrions les bras sanglants, encore une fois. Peut-être San, as-tu ressenti notre amour envers toi, car crois moi, tu étais là d'une certaine manière.
               Donc nous rentrions (au passage je vomis devant le Quai, en tant que performance artistique bien sûr), et nous nous fîmes couler un bain chaud. Le repos des guerrières, entassées dans la petite baignoire, nous passions dans la douceur et le silence paisible. Le projecteur coloré illuminait la fumée de nos cigarettes que nous écrasions sur le bord de la baignoire. Nous voilà une fois encore déchirées par la vie, et marquées, intérieurement et sous la peau. Idiotes et intrépides. Derrière nous, une aurore terrifiante et bouleversante. Devant nous, un crépuscule magnifique.
           

                 Un jour, San, nous retournerons à L'Ile ensemble, et nous vivrons. Et naturellement, je l'espère, une telle folie nous reprendra. En attendant, je t'aime, et je t'envoie cette missive - ce post - afin de t'offrir, à toi et rien qu'a toi, le récit maladroit et un peu bâclé (car il est vrai que je suis encore exténuée  endolorie par la danse et la transe, je marche difficilement, haha) de cette expérience inédite. Jamais nous n'avions repoussé aussi loin nos limites, je suis fière de moi.


PS : les coupures c'est juste un peu con, c'est reparti pour les manches longues un été, et de plus, celles ci sont très visibles. Bravo. Vraiment. 



1 commentaire:

  1. Chère J,
    Merci merci merci merci merci merci merci merci mercimercmercimercimerci...
    Nous irons encore. Je me baignerai, je l'ai juré il y a un an, (deux déjà, même!). Je le ferai. Et ce soir, je boirai pour vous, moi aussi.

    Hier, sais-tu, j'ai achevé mon recueil. Il est empli de notre vécu, lui aussi, 30 et quelque poèmes qui sont tout à vous, à nous, à qui en voudra. Je vous en lirai. Je ne sais pas ce que le roman attend, mais c'est sûrement notre folie sur le retour, la mort dansant sur le dance'floor, toujours, notre esprit du Chaos qui abat les Cloisons d'Argent. Je ne savais pas que l'Ile pouvait même m'apporter de la force à distance, grâce à vous. Je repars Guerrière comme jamais, pleine de mots nouveaux, et bientôt je reviendrai!

    San

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