Nous arrivons à un terme. Une fin. Un début. Faux-frères et faux-contraires, la queue entre les dents. La fin. Le début. Un point fixe dans le temps.
Aujourd'hui, je le sais, j'ai décidé de partir. Et combien de fois l'ai-je dit, ça, combien ? Un milliard de fois peut-être. Plus. Cela nous échappe si facilement, "Je pars.", notre esprit aime à le croire, "Je pars.", mais qui part ? Qui s'élance dans le torrent du monde, qui se jette sans crainte dans l’œil du cyclone, au cœur des choses, là où tout vit, là où tout palpite et frétille ? "Et où iras-tu ?" Me demande-t-on ? Où j'irai ? A cela je répond, comme l'aurait répondu Charles, N'importe où, hors du monde.
N’IMPORTE OÙ HORS DU MONDE.
Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. Celui-ci voudrait souffrir en face du poêle, et celui-là croit qu’il guérirait à côté de la fenêtre.
Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.
Il me semble que je serais toujours bien là où je ne suis pas, et cette question de déménagement en est une que je discute sans cesse avec mon âme.
« Dis-moi, mon âme, pauvre âme refroidie, que penserais-tu d’habiter Lisbonne ? Il doit y faire chaud, et tu t’y ragaillardirais comme un lézard. Cette ville est au bord de l’eau ; on dit qu’elle est bâtie en marbre, et que le peuple y a une telle haine du végétal, qu’il arrache tous les arbres. Voilà un paysage selon ton goût ; un paysage fait avec la lumière et le minéral, et le liquide pour les réfléchir ! »
Mon âme ne répond pas.
« Puisque tu aimes tant le repos, avec le spectacle du mouvement, veux-tu venir habiter la Hollande, cette terre béatifiante ? Peut-être te divertiras-tu dans cette contrée dont tu as souvent admiré l’image dans les musées. Que penserais-tu de Rotterdam, toi qui aimes les forêts de mâts, et les navires amarrés au pied des maisons ? »
Mon âme reste muette.
« Batavia te sourirait peut-être davantage ? Nous y trouverions d’ailleurs l’esprit de l’Europe marié à la beauté tropicale. »
Pas un mot. — Mon âme serait-elle morte ?
« En es-tu donc venue à ce point d’engourdissement que tu ne te plaises que dans ton mal ? S’il en est ainsi, fuyons vers les pays qui sont les analogies de la Mort. — Je tiens notre affaire, pauvre âme ! Nous ferons nos malles pour Tornéo. Allons plus loin encore, à l’extrême bout de la Baltique ; encore plus loin de la vie, si c’est possible ; installons-nous au pôle. Là le soleil ne frise qu’obliquement la terre, et les lentes alternatives de la lumière et de la nuit suppriment la variété et augmentent la monotonie, cette moitié du néant. Là, nous pourrons prendre de longs bains de ténèbres, cependant que, pour nous divertir, les aurores boréales nous enverront de temps en temps leurs gerbes roses, comme des reflets d’un feu d’artifice de l’Enfer ! »
Enfin, mon âme fait explosion, et sagement elle me crie : « N’importe où ! n’importe où ! pourvu que ce soit hors de ce monde ! »
Je reprends : donc je disais, je pars. Il le faut, il faut que je m'exile ailleurs. Pourquoi ? Simplement que mes aspirations sont mortes, mes rêves ont vieilli, sont devenus poussière, et le vide laissé doit être comblé à nouveau. Ici, il n'y a pour moi que fantômes et échecs. Ici, un champ de bataille dévasté. Ici, j'ai perdu une guerre. Ici, la boue étouffe chaque brin d'herbe nouveau, et aucune fleur ne poussera plus avant un temps.
Je me rappelle de mon espoir, Mulhouse, j'avais foi, et j'avais dit : "Vous voyez, Mulhouse est comme... Un tas de fumier. Un tas de fumier sur lequel poussera une belle fleur." Il n'a poussé qu'un pissenlit puant, et me voilà déçue encore. Le coquelicot fragile a laissé place à ce chiendent jaunâtre que je suis devenue. Et, que fait-on avec ces mauvaises herbes qui infestent nos jardins ? Que fait-on ? On les arrache. A la racine, on les arrache, c'est la seule solution : il me faut me déraciner maintenant.
Je ne veux plus parler. Je veux agir. J'ai parlé. Je me dois d'agir. Il le faut. J'ai peur, je suis terrifiée. J'ai très peur de l'inconnu. J'ai très peur comme sur le grand plongeoir. J'ai très peur parce que je me suis posée des questions. Il me faut quelqu'un pour me pousser. Alors je me pousserais. C'est l'avantage d'être plusieurs dans sa tête. Y en a toujours un pour pousser l'autre.
Je ne veux plus parler. Je veux agir. J'ai parlé. Je me dois d'agir. Il le faut. J'ai peur, je suis terrifiée. J'ai très peur de l'inconnu. J'ai très peur comme sur le grand plongeoir. J'ai très peur parce que je me suis posée des questions. Il me faut quelqu'un pour me pousser. Alors je me pousserais. C'est l'avantage d'être plusieurs dans sa tête. Y en a toujours un pour pousser l'autre.
J'ai mes raisons, j'ai réfléchi. Je me suis perdue je ne sais où, je m'en vais me retrouver. A l'est ou à l'ouest, au nord ou au sud. Il y a bien quelque part où je me retrouverai, je ne peux pas être bien loin. Et si je peux, au passage, rencontrer de belles personnes, aimer des hommes charmants, contempler quelques objets d'art typiques, ou je ne sais quoi de surprenant, alors tant mieux. J'ai tout à gagner, et je n'ai désormais rien à perdre.

Le départ, promesse de renouveau... Il y a bien un endroit quelque part où tu retrouveras ce fragment étoilé de toi que l'abîme t'a arraché. Peut être nous croiserons nous, âmes errantes et désespérées, parties pour d'autres terres sur nos navires vieillis par les tempêtes. Ce qui est sûr c'est que là où tu jetteras l'ancre tu trouveras l'inconnu propice au recommencement. Une nouvelle page blanche, une nouvelle toile immaculée. Bon voyage !
RépondreSupprimerC.
Merci, merci, merci C. ! Je te souhaite une très bonne aventure à toi aussi, et puis, paraît-il, les âmes en peine s'attirent ! http://laforetsansnom.bandcamp.com/track/noir-boy-george-enfonce-toi-dans-la-ville
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