04/01/2014

Le Chat



Je pense que le Chapitre IV commence au moment où j'ai compris que le chat pouvait être mort ET vivant. 




La physique quantique, c'est quelque chose qui ne va pas de soi. Nous faisons davantage partie du système macroscopique de l'Univers, régit par la souveraine gravité. La physique cantique s'applique elle au monde microscopique, elle concerne les particules aussi petites ou plus petites que les électrons. Un electron ne gravite pas autour d'un noyau comme le ferait une planète dotée d'une masse considérable : il se déplace bien autour du noyau de l'atome, mais on peut dire qu'il "grésille". Pour se représenter la chose, l’électron peut se trouver à gauche du noyau, puis subitement à sa droite, et encore mieux, il peut aussi bien être en haut ET en bas, simultanément. L’électron peut être et ne pas être. Voilà comment Schrödinger, en 1935, répond à Shakespeare qui en 1601 se grattouillait fébrilement les méninges en soulevant THE question, to be or not to be.




Enfin, pour revenir à cette histoire de Chat mort ET vivant, ce fut très important, car jusqu'ici, il m'avait toujours semblé inévitable de choisir bêtement noir OU blanc, chaud OU froid, bien OU mal, et lorsque j'essayais véritablement de me fixer dans l'un des extrêmes, un profond sentiment d'aliénation me gagnait. Alors je courais à l'autre extrême pensant que c'était la solution à ma douleur, or, non, vraiment non. Aussitôt le même sentiment refaisait surface. Imaginez-vous un bateau voguant sur une mer très très, très agitée et figurez-vous l'état physique et moral dans lequel je pouvais être. 
Je sais ce que vous pensez. Pourquoi ne pas "tout simplement" choisir la voie du Gris ? L'équilibre entre le Noir et le Blanc. Le Gris ou bien Le Tiède ou encore Moyen. 
Si vous n'avez pas encore bien saisi ce qui m'a déplu dans l'idée du Gris, alors je vais approfondir brièvement, et vous avez bien de la chance car j'ai justement mon exemplaire de Kandinsky, Du Spirituel dans l'Art, sous la main.
Il dit : "L'équilibre [du noir et du blanc] obtenu par un mélange mécanique est le gris. Il est bien évident qu'une couleur ainsi produite n'a ni résonance intérieure ni mouvement. Le gris est sans résonance et immobile. Cette immobilité a cependant un caractère différent du calme du vert, qui est intermédiaire entre deux couleurs actives et en est le produit. Le gris est donc l'immobilité sans espoir."
C'est bon, vous avez compris ? Tout, mais pas le gris.



Quel soulagement alors quand je compris grâce au Chat mort ET vivant que je n'étais pas obligée de choisir noir OU blanc ou GRIS.
Je peux ainsi être très calme ET complètement exubérante. Je peux être très triste ET vraiment euphorique. Je peux être tolérante ET cruelle, drôle ET taciturne, équilibrée ET excessive, une grosse pute ET un modèle de vertu, complètement stupide ET très intelligente, la cancre ET la tête, mégalomane ET modeste, vouloir vivre ET vouloir mourir, aspirer au spleen ET à l'idéal. Je peux aimer ET ne pas aimer. Le Mariage du Ciel et de l'Enfer. Et cela avec toute la force que les extrêmes me procurent, sans demi-mesure ni moyenne médiocre morbide. J'ai admis que le Chat pouvait être mort ET vivant, et je me suis sentie soulagée. J'étais libre.
Malheureusement, peu de gens voient les choses ainsi. Ici, il faut prendre parti. Se choisir une idée comme on se choisit un pull pour passer l'hiver, une idée pour se vêtir, ou pire : une idée pour se parer. Dans une société comme la notre, ou tout se consomme et ou tout se consume, il en découle naturellement une tendance du prêt-à-penser, il faut choisir, et vite !
On m'a reproché récemment encore, je cite " un manque de courage d'affronter les problèmes de notre société, en se faisant passer pour un genre de pseudo rebelle/libre penseur, mais soit. "
Oui, soit. Va leur dire à eux, que le chat peut être mort ET vivant.





à suivre

12/12/2013


Son oeuvre, Hermann la définit lui-même en ces termes : c'est un film d'épouvante expérimental. En cette froide fin d'année, le tout jeune artiste plasticien - et pour le coup réalisateur - a l'honneur (inavoué) de nous présenter Les Chats du Malin, projeté en avant première le mercredi 4 décembre 2013 sur le merveilleux écran du fameux amphithéâtre de l'école nationale supérieur d'art de Mulhouse - ou Le Quai pour les intimes.
Trêve de plaisanteries.
Il s'agit là d'un moyen métrage entièrement tourné à l'aide d'un de ces téléphones portables du début du siècle, dans le genre "frigo". 
Il en résulte bien évidement une pixellisation intense et intransigeante des sujets capturés par l'appareil, si bien que beaucoup de séquences vont même jusqu’à tendre vers l’abstraction. Parfois on distingue un truc, et en est plutôt fier, on se demande si on est le seul dans la salle à avoir su relever un vague visage parmi tous ces petits carrés qui composent et décomposent l'image durant la demi-heure que dure le film.
Est-ce là une recherche picturale visant une esthétique lo-fi subtile et mystérieuse ou tout simplement un énorme doigt d'honneur adressé à la croissance toujours plus croissante du pouvoir de la technologie sur notre société de consommation (technologie qui, il faut bien l'envisager, finira tôt tard par nous consumer), ou encore plus simplement la revendication d'un droit de créer malgré un statut social d'étudiant précaire, avec les moyens du bord comme on dit de par chez nous. 


Surement un peu de tout ça à la fois. Ce qui est certain c'est que l'approche complètement décomplexée de la notion de "film" - voire de cinéma - fonctionne au final plutôt bien, et on peu même dire que, tout comme les chats omniprésents tout le long du film, S.A.P Hermann a su retomber brillamment sur ses pattes. 

Le film s'ouvre sur une plutôt longue séquence (chose qui se fait plutôt couramment dans le cinéma actuel) visiblement tournée au petit matin dans un camping, genre festival, foutrement décadent et pourtant magique. On ne sait pas vraiment si l'on doit considérer cela comme une situation initiale (on peut voir les grilles qui cernent les tentes rigoureusement déployées afin qu'aucun de ces festivaliers sauvages ne s'échappe, puis petite contemplation de l'aube accompagné de commentaires plus ou moins anodins. un mec ronfle fort, la tête sous les fesses d'un autre mec.) 
Alors que l'on commence à se demander dans quel genre de merde on s'est embarqué, l'apparition du titre (clignotant et flashy, un peu à la Gaspar Noe) vient nous interrompre dans nos doutes et nos interrogations et très vite on comprend que la suite du film d'épouvante qui commence à peine promet d'être surprenante. Alors on se relâche un peu et on cesse d'attendre une quelconque révélation évidente quant au sens  de la chose. Cette prise de conscience effectuée, on n'a plus qu'a se laisser porter par la bande son volontairement bruitiste et insistante, viscérale, inquiétante et obscure qui accompagne de manière cohérente les images troubles et tremblotantes, bande son qui d'ailleurs a été composée par Hermann lui même (on est jamais mieux servi que par soi-même, comme on dit). 
L'atmosphère particulièrement stridente que l'on peut attendre d'un film d'épouvante est donc bien au rendez-vous, de ce côté là il n'y a donc rien à dire. Certaines coupures violentes viennent cependant parfois casser l'ambiance morbide et nous ramènent à une sorte de réalité tangente, un peu comme lorsque l'on sursaute dans son sommeil : c'est plutôt désagréable, mais peut-être est-ce un effet que cherche à nous transmettre le réalisateur, tout laisse croire qu'il s'agit là d'un parti-pris assumé et sans concession. 
Toujours est-il que Sébastien Hermann n'est pas le genre de type à se contenter d'une base audio-visuelle déjà cohérente et pertinente ; c'est pourquoi il ajoute à sa réalisation une dimension poétique qui n'alourdit en rien la mixture finale, mais qui bien au contraire apporte une sensibilité franche, une fluidité haletante, même une sorte de narration à ce patchwork chaotique de scènes quotidiennes qui composent le film. Les sous-titres sont rouges flash, et viennent ponctuer le brouhaha de citations de films piochés ici et là dans les fichiers .srt. Il en résulte une sorte de cut-up, un collage verbal à la dada, un brin surréaliste et pourtant très évoquant. 
"La vie est trop courte mais tu peux te retrouver dans les merde."
"Est-ce que tu l'embrasseras d'abord ou tu le suceras tout de suite ?"
Des extraits courts et puissants, effet coup de poing garanti pour les oreilles les plus chastes de la salle. Le jeune artiste est un amoureux de l'aphorisme au sens large. 
Le chat noir nous demande "Tu veux quelques chose ?" puis "On prendra de l'essence et on reviendra vous chercher."
Sébastien Hermann est visiblement atteint d'un trouble obsessionnel et paranoïaque porté sur la figure du chat. Les chats sont ici habités par d'évidentes forces maléfiques, ils sont omniprésents et surtout mal-intentionnés, ils sont le côté obscur des Chats Perchés de Chris Marker. 

Mention spéciale aux chacteurs, qui interprètent à la perfection leur rôle démoniaque.

La plupart des séquences sont tirés de scènes du quotidien du réalisateur, un peu à la façon des films-journal de Mekas, ainsi que d'explorations, d'errances, de promenades dans lequel il nous entraîne avec lui. D'autres scènes ont été légèrement scénarisées et jouées, afin de donner un semblant de narration, juste ce qu'il faut pour donner au film une sorte de dynamique suggérée. Si l'on est bien attentif, on pourra remarquer quelques images subliminales dissimulées tout le  long du moyen-métrage : c'est plutôt drôle et excitant, et on est fiers de l'avoir remarqué, celle là.
En résumé, nous avons là une belle réussite du jeune Hermann, riche et viscérale, sombre, tragique, mais très justement dosé, évitant ainsi un pathos qui aurait pu ternir la chose. 

25/11/2013

On a tapé fort sur la vitre frêle.
Il y a des morts c'était violent,
Et très lent. Des doigts des jambes
Des bras des nez,
dénués d'amour
dénués de joie
humides encore et en sommeil
Elle ploie.

Je viens de passer les quatre pires heures de mon existence.

13/10/2013

Tu sais, parfois je t'envie, je me dis : tu es loin d'ici maintenant, et moi je stagne dans la fange ambiante, sans essayer de m'en extirper, comme si j'y étais bien. C'est vrai que j'y étais bien, fût un temps. Qu'est ce qui a changé ? Est-ce moi ou est-ce elle ? J'aimais Mulhouse. Un soir sous l'emprise d'un puissant euphorisant, j'ai lancé : "Mulhouse est comme un tas de fumier sur lequel poussera une belle rose." J'étais convaincue de la fertilité de cet ancien spot ouvrier, cette ville dont l'âge d'or était à présent loin derrière pourtant. Les superbes murs de briques rouges, vestiges de son industrie prospère dans le domaine du textile, ont beau avoir résisté aux épreuves du temps, ils suintent encore de sueur, et personne n'ose trop y toucher. Nous, les jeunes êtres déviants, les freaks en quête d'une dose d'adrénaline, on aime bien ça, les décombres, les lieux délabrés, les hangars pas trop durs à squatter dont le toit menace de nous écrabouiller à chaque pas qui résonne un peu trop fort. On se demande ce qu'on va en faire. La tendance est à la conversion en lieux dits culturels, et je trouve ça plutôt sympa. Les associations alternatives fleurissent, fanent, il y a bien quelque chose qui bouge dans ce marécage. Des gens passionnés se décarcassent à faire passer des groupes dont la plupart des gens de ce monde n'ont jamais entendu parler mais qui n'ont rien à envier aux plus "grands" néanmoins. A un moment donné, je fréquentais constamment les bars où se jouaient régulièrement ces concerts, mais ça m'a gonflé. Alors que semaines après semaines je me retrouvais constamment au sein d'une même communauté dite "Beaux-arts" dans les mêmes endroits avec les mêmes gens qui racontaient les mêmes choses sur les mêmes sujets avec le même avis et la même voix et les mêmes gobelets dans les mêmes mains remplis de la même bière imbuvable, le sentiment d'enfermement était tel que j'ai purement et simplement arrêté de côtoyer ce milieu. Au début, c'était rigolo, parce que j'arrivais dans une sorte de secte où tout le monde se connaissait, et où le délire général était déjà là, ancré, et moi j'étais une gamine, et j'avais cette foule à conquérir. Maintenant que je connais tout le monde, aussi appréciables soient ces gens, il n'y a plus cette excitation du défi, où bien ça ne m’intéresse plus. Je me rendais compte que je tournais en rond. Il faut savoir que c'est ce qui occupait principalement mes week-ends voire mes soirées en général, donc je me suis vite retrouvée à ne plus rien faire et à ne plus voir personne. J'ai en plus quitté mon appartement puant et je suis retournée chez mes parents. Grosse erreur de ma part d'ailleurs que je suis en train de songer à rectifier dans les temps à venir. Traumatisée de mon année passée dans les recoins les plus sombres de mon esprit humide et boueux, je suis donc retourner m'isoler dans le cocon familial qui pour la première fois de ma vie me semblait accueillant et rassurant. Ici, il faisait chaud, et il y avait de quoi manger à ma faim. Je m'entendais bien avec mes parents depuis l'obtention surprenante de mon baccalauréat, donc de ce côté là, il n'y avait aucun soucis. Mais je me perds, je parlais de Mulhouse. C'est qu'avant, j'étais prête à tout pour aller picoler un peu trop dans un bar avec n'importe qui. Je rentrais complètement ronde à la fermeture, je marchais de quarante minutes (quand j'étais pompette) à deux heures (quand j'étais vraiment bourrée) pour revenir à la niche. Ça m'allait très bien. Parfois je faisais des rencontres. Quand un mec du genre lourdingue et en manque au point de bondir sur la première gamine de seize ans qui passe (il est vrai que je faisais plus vieille) m'abordait, je réagissais foutrement bien. Je n'ai jamais eu de problèmes et je pense que je dois ça à ma dextérité rhétorique notable, et à l'absence de peur dans mon attitude. Je veux dire, j'étais tellement paumée qu'il pouvait m'arriver n'importe quoi, j'en avais vraiment rien à péter. J'aurais bien voulu qu'il m'arrive quelque chose même, histoire d'avoir une réelle raison d'aller mal, un justificatif à fournir à une société qui ne conçoit pas que l'on puisse souffrir sans saigner ou se briser un os en mille morceaux concrets. J'ai donc passé un été en total retrait, je n'ai pas bu, pas consommé de drogues, j'ai travaillé, j'ai vraiment essayé de me ranger un moment, d'instaurer une paix entre moi et le monde. Cette existence dont je sortais me dégoûtait. J'aimais Mulhouse, j'aimais ses lumières orange trop orange, j'aimais ses relents de pisse et de merde, j'aimais ses clodos et ses weirdos, et ses freaks et ses bobos, cette mixture nauséabonde et visiblement moisie à la surface, j'aimais les "nik ta mère" qui recouvraient les murs, les "R1T", les gribouillages en tout genre à la bombe, toute cette laideur et toute cette misère impalpable étaient telles, que le tout en devenait sublime. Avant j'étais partie prenante de ce côté obscur, j'étais un de ces monstres perdus et malheureux prêt à tout pour oublier, j'étais à Mulhouse-la-Nuit chez moi. Maintenant que me voilà plus ou moins "posée" dans ma tête, moins paumée, c'est toute la ville qui a changé. Je marche et j'ai peur. Tout m'a l'air plus sombre, mes yeux ne sont plus habitués à l'obscurité. Les gens sont plus agressifs : quand je passe il me semble que tous se retournent et me poignardent du regard. Ils ont comme une réaction d'anticorps vis à vis de l'intrus que je suis dans cet organisme nocturne moite. Ils le sentent. Ils me le font sentir. Je n'ai plus rien à faire ici. Je ne suis plus des leurs. à suivre

08/10/2013


L'archet est propice à la complainte. Les gens bien n'aiment pas quand ça grince. Moi je trouve que ça dit ce que ça veut dire. Grincer. Chouiner, crisser, il y a quelque chose d'aigu, de tendu, dans le frottement que je n'ai trouvé nul part ailleurs dans la musique. Mon doigté débutant n'arrange rien à l'atrocité que subissent les oreilles sensibles de ces lieux. Mon chat chéri, là, à côté de moi, est sourd - béni soit-il.
Le crin accroche les longs fils de métal, s'usent, et les longs fils de métal vibrent, doucement, usent le crin qui casse par endroits. Combien de coups avant que craque le dernier rescapé. Combien de râles délayés en milles ondes avant que la tension ne cède brusquement à rien (zéro), peut-être, imaginons, le claquement des cordes que plus rien ne sépare du bois dur et froid désormais. L'accord final, très probablement faux, surplombé d'un point d'orgue. Un a un donc, les crins cesseront de frotter et abdiqueront à jamais, valeureux guerriers tombant un à un au combat (ce n'est même pas le leur). Et ainsi je cesserai de hurler , je cesserai de larmoyer, de miauler, de couiner, et ainsi je devrais trouver

autre chose.